Le daguerréotype

Il existe de nombreuses façons d’enregistrer les effets de la lumière, la photographie étant la plus répandue. L’invention de la photographie ne consista pas tant à obtenir une image avec la lumière, mais plutôt à fixer cette image de manière permanente. On peut donner différentes dates à cette invention, mais on s’accorde généralement à considérer que le premier système fonctionnel pour obtenir des images permanentes à partir de la lumière a été présenté à l’Académie des sciences le 7 janvier 1839. Le procédé avait été conçu quelques années auparavant par Louis-Jacques-Mandé Daguerre (1787-1851), inventeur et propriétaire d’une attraction intitulée «Diorama».

salage paier
Le salage du papier, vers 1863. Gravure sur bois, D. Van Monckoven,

Le daguerréotype s’appuyait sur les travaux fondateurs réalisés par Joseph Nicéphore Niépce (1765-1833), auquel Daguerre s’était associé. Ce dernier utilisait des plaques de cuivre polies puis argentées, sensibilisées en maintenant la surface argentée au-dessus de cristaux d’iode jusqu’à ce qu’elle prenne une couleur jaune d’or due à l’iodure d’argent, sensible à la lumière. À l’aide d’un châssis spécial, la plaque sensibilisée était placée dans l’appareil. On découvrait l’objectif pour procéder à l’exposition : 18 à 25 minutes pour un paysage, même par une journée ensoleillée. Puis on révélait l’image latente en la plaçant au contact de vapeurs de mercure chauffé jusqu’à ce que l’image apparaisse. Un fixage rapide dans une solution saline1, puis un lavage dans de l’eau distillée très chaude terminaient le développement.

Lorsque Daguerre présente son invention, la plupart des personnes présentes n’en croient pas leurs yeux, pas plus qu’elles ne comprennent le concept. Son procédé est quasiment parfait, limité seulement par la qualité des optiques disponibles. Le sujet est reproduit dans ses moindres détails sous la forme de subtils dépôts blancs à la surface miroitante de la plaque argentée. Mais cette image est aussi fragile que les pigments sur une aile de papillon : le moindre contact d’un doigt sur la plaque suffit à la faire disparaître.

Daguerre & Niepce
Daguerre et Niépce de St. Victor, vers 1845, par Albert Chéreau. Lithographie avec ajout de couleur.

Dès 1840, le daguerréotype connaît plusieurs améliorations notables : des objectifs de meilleure qualité, une sensibilité accrue (et donc des durées d’exposition moins longues) grâce à une sensibilisation au chlorure d’iode ou aux vapeurs de brome, et un traitement au chlorure d’or pourrendre l’image diaphane plus résistante. La daguerréotypie devient alors exploitable pour réaliser des portraits en studio à la lumière du jour, ce qui va stimuler la demande d’équipements pour daguerréotypes, encourager les évolutions techniques, et apporter ce procédé jusqu’aux confins du monde civilisé.

Du négatif papier …

Presque à la même époque que Daguerre, William Henry Fox Talbot (1800-1877), savant anglais, travaille sur une toute autre technique, à base de sels d’argent et de papier. Les « Dessins photogéniques » de Talbot produisent une image négative sur un papier sensibilisé au chlorure et au nitrate d’argent. Talbot commence par des photogrammes, obtenus en mettant des objets (feuilles d’arbre, dentelles … ) sur le papier sensibilisé, puis produit des images en plaçant ses supports sensibilisés dans de petites chambres. L’exposition à la lumière du jour révèle une image en négatif sur le papier.L’image ainsi obtenue est beaucoup moins sensible que le daguerréotype, et n’est pas suffisamment stabilisée pour être montrée. En 1841, Talbot améliore son procédé en passant au nitrate d’argent et à l’iodure de potassium, ce qui rend ses calotypes cent fois plus sensibles à la lumière qu’auparavant et permet alors de les utiliser avec une chambre, et renforce le fixage en passant à l’hyposulfite de soude2. L’intérêt majeur du procédé de Talbot, c’est de permettre au photographe de réaliser un nombre illimité d’épreuves à partir d’un seul négatif papier ; malheureusement, il n’était pas assez sensible pour un usage en studio, ce qui le limitait à la photographie de paysages et de portraits en extérieur. Bien que le calotype et les autres dispositifs à base de négatif papier n’aient jamais connu le succès commercial du daguerréotype3, ils ont posé les bases conceptuelles et chimiques du procédé négatif/positif, qui allait s’imposer durant plus d’un siècle jusqu’à l’avènement du numérique .

… au négatif sur verre

Le négatif sur verre représentait un développement naturel dans l’évolution technique du procédé négatif. Utilisant à l’origine l’iodure d’argent (comme le calotype), Niépce de Saint Victor (1805-1870) met au point les premiers négatifs sur verre en se servant de blanc d’œuf comme liant pour faire tenir la surface sensible sur le verre. Le niépceotype offrait une résolution incroyable, même d’après les critères modernes, mais le procédé était encore moins sensible que le calotype, ce qui incita photographes et chimistes à chercher une solution mieux adaptée à la photographie de sujets animés.

Le procédé au collodion humide, publié en 1851 par Frederick cott Archer, calotypiste anglais, présentait également un pouvoir de résolution très élevé. Le collodion consiste en une solution de coton-poudre (obtenue par réaction d’acide azotique sur de la cellulose) dissous dans l’alcool et sensibilisé à l’aide de divers iodures et bromures. La plaque de verre doit être préparée juste avant l’exposition, et développée avant que la surface sensible n’ait séché. On commence par répartir uniformément le collodion sur le verre. Une fois la couche prise, on sensibilise la plaque en l’immergeant dans une solution de nitrate d’argent. Après développement4, les négatifs sont vernis et peuvent alors être tirés sur papier à l’albumine ou sur papier salé.

Vers le milieu des années 1850, les améliorations apportées à la sensibilisation et au développement rendent le procédé au collodion suffisamment sensible pour une utilisation commerciale en studio. À la même époque, des variantes positives et à sec du collodion comme l’ambrotype ou le ferrotype (tintype en Amérique), rencontrent un grand succès car elles sont plus sensibles et moins onéreuses que le daguerréotype. Les chambres de l’époque permettent indifféremment la réalisation de daguerréotypes, de calotypes, de niépceotypes et des variantes du procédé au collodion, la seule différence se situant au niveau du châssis contenant la surface sensible.

La faculté de réaliser de multiples tirages à partir d’un négatif allait devenir la norme en matière de portrait au XIXe et au XXe siècles. À la fin des années 1850, la plupart des studios de daguerréotypie s’étaient convertis à l’une ou l’autre des trois variantes du collodion. Le procédé négatif au collodion a été décliné en plusieurs variantes, humide, sec, ou avec d’autres émulsions, mais finit à son tour par disparaître vers le milieu des années 1880 au profit des émulsions au gélatinobromure. Néanmoins, l’emploi de plaques au collodion se poursuivit dans les industries graphiques jusque dans les années 1950.

Puis vint l’ère du gélatinobromure

Appareil de voyageLes premières expériences sérieuses d’émulsions à base de gélatinobromure sont menées au début des années 1870 par Richard Leach Maddox (1816-1902). En 1880, le procédé est suffisamment abouti pour qu’une nouvelle industrie de production de plaques négatives vienne concurrencer le collodion. Au départ, les plaques de verre étaient enduites à la main en versant une émulsion chaude dessus ; elles étaient mises ensuite à refroidir sur des plaques de marbre, puis à sécher à l’obscurité. L’un des premiers apports de George Eastman5 aux progrès techniques de la photographie a consisté à mettre au point des machines fiables pour l’enduction automatique des plaques et des papiers photo.

L’innovation suivante d’Eastman consista à produire un film souple, et à inventer un système pour faire avancer le film à l’intérieur de l’appareil après chaque exposition. William Walker et George Eastman lancèrent le châssis Eastman-Walker pour film en rouleau en octobre 1884. Il fonctionnait avec l’American film, récemment inventé par Eastman. Ce film consistait en un rouleau de papier enduit d’une première couche de gélatine soluble, puis d’une seconde couche de gélatine comprenant l’émulsion sensible. Après exposition, on détachait la couche de gélatine sensibilisée du support papier. Une fois développée, elle était transférée sur une plaque de verre pour le tirage. Il s’agit du premier film employé dans le célèbre appareil Kodak de 1888.

Peu après, on remplaça le support papier de l’American film par de la nitrocellulose transparente, ce qui permettait d’obtenir des tirages en exposant directement le négatif à travers son support souple et de supprimer ainsi les étapes du dépouillement et du transfert. La démocratisation de la photographie doit beaucoup à l’invention du film au nitrate, qui a permis de proposer des appareils et des émulsions meilleur marché. L’homme de la rue pouvait enfin constituer ses propres archives photo familiales en étant moins tributaire des professionnels.

Appareil Kodak 1891
The Kodak Camera, vers 1891. Gravure sur bois, tirée du British Journal Almanac and Daily Companion Advertisements

Mais le film au nitrate présentait deux graves inconvénients : d’abord son manque de stabilité dimensionnelle, ensuite, le fait qu’il soit extrêmement inflammable. Dès le début des années 1920, des matières plastiques plus sûres font leur apparition et, au tournant des années 1950, remplacent complètement les films au nitrate. Les émulsions au gélatinobromure sur plaque de verre seront fabriquées jusqu’au début des années 1950 et, sur support souple, dans différents formats jusqu’à la fin du xxe siècle6.

En 2010, on a célébré le 175ième anniversaire de l’invention par William Henry Fox Talbot du premier négatif photographique. Le négatif a joué un rôle essentiel : il a été à la base de la quasi-totalité des photos qui constituent les souvenirs des générations nées après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, alors que le numérique a déjà supplanté les procédés chimiques de l’argentique, n’oublions pas que tout appareil comporte toujours les mêmes éléments de base. Tous les appareils sont essentiellement des chambres noires, munies d’une ouverture laissant entrer la lumière à une extrémité, et d’une surface sensible capable de capter et de mémoriser cette lumière à l’autre extrémité.


  1. Daguerre utilisera par la suite l’hyposulfite.
  2. Sur les conseils de Herschel.
  3. Notamment en raison des licences exigées par Talbot.
  4. Aux sels de fer ou à l’acide pyrogallique.
  5. Et de Thomas Henry Blair, l’un de ses principaux concurrents.
  6. En 2016, on trouve encore plusieurs types de films en format 35 mm ainsi qu’une offre plus restreinte dans d’autres formats.