Nikon EM

La plume de ma tante

Par Chenz

Nikon EMUne plume, vous dis-je ! Et quel cadeau ! Offrir un Nikon aux anniversaires et fêtes de famille, voilà qui pose son individu dans l’échelle de la société. Il est tout petit, il n’est pas moche, il ressemble à du gainé de vrai faux cuir, il ne sent pas trop le plastique dont il est en grande partie fait ; du polycarbonate, pardon, pas du PVC, et il fait encore plus objet de pur luxe que les grosses bêtes de professionnels. En voilà un qui n’a pas volé sa TVA à 33 %. il fait même des photos et des diapos.

Au début, on a plutôt vu le Nikon EM comme un sacrilège. Que la haute et puissante marque se mette à produire des joujoux, horreur et abomination. Tout électronique, en plus, avec rien qu’un bouton bête, pas de commande de vitesses, sauf un mécanique au 1/90 et une pose B, et quasiment pas de leviers ni devant ni derrière. Juste l’accessoire fondamental de la photo de famille, heuark, le retardateur, mécanique à l’heure des transistors. Pas de bouton de profondeur de champ, donc fanatiques des filtres Cokin s’abstenir, ou alors travailler à la science.

J’ai mis mon manteau couleur de muraille, me suis caché derrière d’immenses lunettes noires, et ainsi méconnaissable, j’ai été faire cliqueter mon Nikon EM sur mes terrains de chasse habituels. Pas les studios, non, car l’objet est résolument consacré à l’evanescent atechnique, à la jeune fille vouée aux genoux serrés et aux jeunes énarques : la seule prise de flash prévue est celle du hot shoe, cette abomination de merchandisers qui transforme tout portait en fromage blanc. J’engueule et engueulerai toujours Nikon sur ce point : ce n’est pas parce que tous les autres fabricants font la même connerie et encouragent le peuple à une fainéantise génératrice d’horreurs picturales à faire fondre les tireuses de laboratoires que la grande et noble marque doit s’abaisser aux mêmes inepties. Un flash, ça se met n’importe où, mais pas là. Point. Un flash, si d’aventure l’adversité vous conduit à devoir en utiliser un, ça se met suivant la règle, tenu à bout de bras presque au-dessus de l’appareil, juste un peu à gauche ou un peu à droite, un beau grand bien lourd épais puissant flash relié à l’appareil par un judicieux cordon branché sur l’idoine prise intelligemment filetée – vous me suivez ?

Je vois à vos gros yeux ronds que vous ne me suivez point, et que, pour les meilleurs d’entre vous, la chose se limitera à un minuscule flash tout léger – justement, le spécial flash minuscule tout léger SB-E, à la rigueur relié au boîtier par un de ces bizarres cordons de hot shoe à chaud chausson, mais que les prises coaxiales vous hérissent et que vous n’avez que mépris pour ces techniques d’amateurs de voitures anglaises.

Donc, pas moyen de relier le petit objet à mes gros flashs de studio, sauf à recourir à des solutions en forme d’accessoires à me couvrir de honte. D’accord, et je me limite à l’available lumière.

Moins de 600 grammes, pour mes pauvres bras habitués à trimballer des trois ou quatre kilos, je me suis senti rajeunir. On a peine à croire que l’on va vraiment faire des clichés avec, et l’erreur a été pour moi de faire le boulot moi-même, il fallait confier l’essai à une main innocente. Je n’y croyais vraiment pas. Même avec le petit moteur, qui fait même de la rafale, de la petite, d’accord, mais de la rafale quand même, quasiment deux images/seconde. Et cet objectif en plastique ! Horrore plasticum esi, et je m’y connais, le plastique sent encore le pétrole pollueur de plages dont il est issu. Rien de tel que du bel et bon acier, n’est-ce-pas, quand on dit acier, on dit viril, on dit canon, on dit arme, arrrrme, une belle arrrrme, comme on disait des gros Nikon, les vrais, en quelque sorte.

Ben oui, la petite souris, elle ne savait pas tout ça, elle ne savait pas qu’elle était réputée claquer au premier clic, elle ne savait pas qu’elle n’était qu’une parure d’assiette de premier communiant, et elle a fait comme c’était marqué dans sa spécification. Des images. Aussi nettes et aussi correctement posées que les gros bras à cinq kilos. la pièce ; et l’objectif en plastique pas cher (il n’y a quand même que la monture qui soit en polycarbonate) s’est révélé bien honnête, attendant la mire de pied ferme. Je n’ai pas eu Je courage d’aller jusque-là, j’ai commencé à me sentir vaincu. C’est doux, c’est chaud, c’est rond, c’est plein de poils, une petite souris. Et ça tient dans la poche, moteur compris – faut quand même déjà une bonne poche.

La preuve que la bête a de la race, du répondant, et que son pedigree comprend quelques monstres pleins d’acier : elle a été mise entre les mains de notre chef de publicité pendant une grande semaine,. ET IL NE L’A PAS CASSÉE ! Et pourtant, il en a des gros doigts ! Quand je l’ai vu nettoyer l’objectif d’un pouce rugueux et gras du jaune d’œuf de sa cravate, quand je l’ai vu tordre le dos de l’appareil de ses noirs chicots pour vérifier qu’il était bien en métal (c’est vrai, le dos est bien en métal, et Gilles a deux dents en moins, pas grave, elles étaient foutues, de toutes façons), quand je l’ai vu jongler avec l’appareil négligemment au bout de sa courroie (penser à appeler le vitrier pour la devanture, le plombier pour le bidet de bureau de notre directeur, qui est fendu, et lBM pour décabosser les trois composphères ; expliquer à la Sécurité Sociale le sens du mot« Accident de Travail» pour la trépanation de la secrétaire) quand je l’ai vu enfin se casser net une phalange en déclenchant trop vite, eh bien, me croirez-vous, j’en étais mort de rire.

Le Nikon EM marche toujours, et clignote de tous ses voyants gaiement quand je le caresse. Un voyant pour dire qu’il y a du jus, car ça marche à l’électricité, ces bêtes là ; un voyant dans le viseur quand le flash est prêt à déclencher … c’est tout ? Tiens, j’aurais juré qu’il y en avait plus. Il y a bien deux boutons bleus, celui de la face avant, c’est pour augmenter la pose d’un diaph et demi si l’on désire augmenter la pose d’un diaph et demi par rapport à ce que dit l’ordinateur de bord. Celui du dessus, c’est pour vérifier le plein de pétrole. Dans le viseur, rien, ou presque rien : juste une aiguille, qui se promène, et dit quelle va ‘être la vitesse : la routine des appareils automatiques à diaphragme prédominant. Pour mettre la cellule en marche, et faire bouger l’aiguille, on appuie un peu sur le déclencheur, et la cellule reste en action une trentaine de secondes.

A noter que l’appareil une fois chargé, l’aiguille ne bouge qu’après que l’on ait passé les deux indispensables vues d’amorce.

Mais il chante ! Si d’aventure, les conditions de lumière sont telles que l’on surexpose avec le diaphragme choisi (vitesse au-delà du 1/1000,) ou que la pose tombe au 1/30 ou en dessous, l’appareil émet un tendre bip-bip, ce qui est normal de la part d’une souris. C’est un appareil qui a toutes les attentions.

Voilà, j’ai fait des photos avec. Pas des belles, non, mais c’est ma faute, j’ai la tète comme un compteur à gaz depuis ,six mois, je vois tout trouble, c’est la vieillerie qui me reprend. Pas des belles peut-être, mais des nettes et des biens posées, et dans la mesure où je ne tremblais pas trop, des les deux à la fois. Vendables, donc, et il doit sûrement se trouver un client pour elles.

Quand même, c’est pas un engin d’ouvrier, çà, c’est un appareil qui ne sent pas la sueur ou le baroud. Je le mettrai quand je voudrai tromper mon monde.

Nikon EM sur collection-appareils.fr